Voyage au Sri Lanka : dans les yeux de Kaliani
Derrière la beauté du thé de Ceylan : dans les yeux de Kaliani
Carnet de voyage
Ce matin, je me réveille avec un air de paradis. L dort à côté de moi, son petit corps recroquevillé et chaud. K dort avec Jérémy, il ne bouge pas beaucoup et sa silhouette fine et allongée se distingue dans le drap bien serré qui l’entoure.
L’hôtel est à environ 600m d’altitude, de style colonial, la chambre est toute blanche, seules les poutres apparentes, les deux gros ventilateurs qui surplombent les lits et le mobilier en bois massif animent un peu mon regard. Malgré tout, je sens que le lieu a vécu et que, peut-être, souffre-t-il de l’intérêt touristique concentré à l’est de la région de Nuwara Eliya. Je suis heureuse d’être là. J’aime le calme des endroits oubliés, j’aime le charme des peintures craquelées, des marches usées, des nappes légèrement délavées.
Ici, il y a de grandes salles de réception, qui ont dû accueillir de magnifiques fêtes. On dirait qu’elles attendent, depuis longtemps, comme figées, que la magie reprenne. Et puis en face de la terrasse du hall, il y a ce petit chemin, ce portail en fer vert, que L a nommé « le portail du destin », et des théiers. Quelques centaines de théiers pas tellement rangés, au milieu d’arbres fruitiers, de fleurs bleues, roses, orangées, au milieu des reliefs... comme dans un rêve.
Derrière la carte postale : La réalité humaine autour du thé au Sri Lanka
Ce matin, je me suis réveillée dans ce décors de carte postale, mais la nuit a été courte. Hier, j’ai rencontré Kaliani, employée d’une plantation de thés au Sri Lanka appartenant à un grand groupe. La rencontre a été courte, mais son sourire et sa douceur m’ont émue, j’y pense encore.

Kaliani rentrait chez elle après une longue journée de travail à l’usine. Pour rejoindre son logement en contrebas, il lui fallait descendre à pied à travers les "tables de cueillette", ce tapis de théiers taillés à hauteur d'homme/de femme qui drape la montagne à perte de vue. À la fin de notre brève discussion, je la regardais s'éloigner, sa silhouette s'enfonçant doucement dans la verdure géométrique.
Ses pas étaient lents, rythmés par la fatigue de ces heures passées debout, dans la chaleur lourde des machines. Voir cette femme marcher seule au milieu de cette immensité m'a fait réaliser le contraste saisissant de ce pays. Pour nous, ces collines de théiers sont un décor de carte postale, un panorama grandiose que l'on photographie avec émerveillement. Pour elle, c'est un labyrinthe quotidien, un espace de labeur dont chaque feuille porte le poids de son histoire.

J’y pense encore parce que nous sommes concernés par les conditions de travail dans les plantations mais je sais que c’est un sujet sensible. C’est vaste, compliqué et selon les pays producteurs, ça n'évoque pas les mêmes souffrances, mais souvent on parle de douleurs physiques et morales, d’exploitation, de population oubliée...
La plantation dans laquelle j'ai recontré Kaliani a un rendement notable, l'usine est propre et les plants de thés ne subissent apparemment pas de traitement chimique. Là où elle est décriée, c’est justement les conditions de travail et de vie des ouvrières et ouvriers, des cueilleuses et de leurs familles.
J’ai fait de nombreuses recherches, les discussions avec les sri-lankais et les sri-lankaise et le groupe Facebook des « Sri Lankan Tea Planters » ont été très éclairants sur la situation et permettent d’y voir plus clair. Parce que oui, derrière l’harmonie visuelle des courbes des collines et des rangées de théiers, se cache une histoire profondément humaine qui n'est pas toujours assumée.
On vous en dit un peu plus.
L'histoire des communautés Tamoules des montagnes
Au Sri Lanka, au XIXᵉ siècle, après l’abolition de l’esclavage en 1833, l’administration coloniale britannique organise l’arrivée massive de travailleurs tamouls venus principalement du Tamil Nadu*. Beaucoup quittent leurs villages sans savoir ce qui les attend. Le voyage est long, incertain. À l’arrivée, ce sont des « line rooms » : une pièce unique pour toute une famille, peu d’intimité, peu de confort. Le travail commence tôt, dans le froid humide des montagnes ou sous un soleil écrasant. Les paniers se remplissent feuille après feuille, geste répété des milliers de fois. Les générations s’enracinent ici. Ce ne sont plus des travailleurs de passage : ce sont des communautés entières, façonnées par ces collines.
Aujourd’hui encore, l’industrie du thé structure la vie de centaines de milliers de personnes au Sri Lanka. Beaucoup vivent encore dans des logements construits à l’époque coloniale, parfois rénovés mais pas toujours adaptés aux standards modernes : accès irrégulier à l’eau potable, infrastructures sanitaires limitées, équipements scolaires ou dispensaires insuffisants dans certaines zones rurales. Des efforts existent, portés par l’État, des ONG et certaines entreprises engagées dans des démarches de thé éthique et équitable, mais les écarts sociaux restent visibles.
Les salaires ont évolué grâce aux négociations collectives, mais restent modestes face au coût de la vie. Certaines plantations ont amélioré les logements, développé des écoles ou des dispensaires ; ailleurs, les infrastructures demeurent fragiles, l’accès à l’eau ou aux soins inégal. Rien n’est uniforme. Rien n’est figé non plus.
*Tamil Nadu : état situé à la pointe sud-est de l'Inde, connu comme le berceau de la culture tamoule et de l'architecture dravidienne, la capitale est Chennai.
Quelle est notre responsabilité en tant que Maison de Thé ?
Le système fonctionne principalement via les enchères du Colombo Tea Auction. En tant que maison de thé, nous n’achetons pas directement aux plantations ; nous participons à un marché structuré, où les lots circulent sans relation exclusive. Nous ne pouvons pas prétendre transformer seuls cet équilibre, ni revendiquer un engagement que nous ne maîtriserions pas réellement.
Notre vision du thé durable
Après avoir regardé les mains qui cueillent, échangé quelques sourires, traversé ces villages accrochés aux pentes, le thé ne peut plus être une simple marchandise. Cesser d’acheter ne ferait pas disparaître les inégalités ; acheter sans conscience serait tout aussi insuffisant. Alors nous choisissons une voie plus humble : comprendre, peut-être construire progressivement des relations, participer avec cohérence plutôt qu’avec des slogans.
Nous n’ajoutons pas fréquemment de nouvelles références : cette approche permet de soutenir de manière continue les plantations et les familles qui y vivent, garantissant une durabilité concrète plutôt qu’une rotation rapide des produits.
Le thé de Ceylan n’est pas un récit simple. Il est fait de beauté et de complexité, de fragilités et de dignité. Et c’est peut-être dans cette nuance — ni fierté aveugle, ni culpabilité stérile — que commence une forme plus juste d’engagement.
L'espoir par l'exemple : Notre visite de la plantation bio d'Idulgashinna
Heureusement, ce tableau complexe est éclairé par des initiatives pionnières et profondément inspirantes. Notre voyage nous a menés jusqu'à la magnifique plantation de thé d'Idulgashinna, et ce fut un véritable choc visuel et humain. Niché dans un décor superbe et préservé, ce jardin est un modèle absolu : il s'agit du tout premier jardin de thé au monde à avoir été certifié entièrement biologique et Fairtrade (commerce équitable), il y a déjà près de 40 ans.
En arpentant ses chemins, on comprend immédiatement que l'harmonie est possible. Ici, le respect de la biodiversité va de pair avec le respect humain. Les primes du commerce équitable sont directement réinvesties pour la communauté : accès aux soins, programmes éducatifs pour les enfants des cueilleuses et amélioration concrète des logements. Visiter Idulgashinna nous rappelle pourquoi nous aimons tant notre métier : le thé peut être un formidable moteur de progrès et de dignité.
C'est d'ailleurs avec une immense fierté que nous vous proposons leur récolte d'exception. Laissez-vous tenter et découvrez notre thé bio de Ceylan issu de la plantation d'Idulgashinna , un voyage gustatif solidaire à chaque tasse.
À suivre, un article complet sur Idulgashinna.
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